Friday, 9 March 2007

Extrait d'un entretien yambo ouologuem (Annees 70)


Que signifie, pour vous, l'ecriture ?

- Je pense que tout vient de la maniere de savoir au depart ce que c'est qu'un texte, ce que c'est qu'une plume. Je crois que la plume est a l'ecrivain ce qu'est a l'aveugle son baton. C'est-a-dire qu'un objet inerte devient un instrument operatoire dans lequel vient se loger la sensibilite qui s'y prolonge.De meme que l'aveugle qui marche a tatons sait ou il va, en gros, dans son idee, mais ne sait pas les embuches qu'il va trouver. De meme, je pense qu`il y a une loi de l'ecriture qui fait que l'on sent confusement en soi des zones de tenebres epaisses que l'on voudrait, non pas elucider, mais penetrer a travers laquelle on voudrait se frayer une voie. Ce n'est pas du tout une litterature de l'inconscient ou autre chose. On se cherche, bien entendu. Il arrive un moment, ou, quand on lit ce qui commence a etre le corps primitif du texte, ce corps par lui-meme arrive a exister de telle maniere qu'il vous impose des corrections, qu'il vous impose son existence autonome.Des lors, on se sent comme quelqu'un qui disposerait du monde et qui n'aurait pas de mains, qui n'aurait pas de bras. Il y a une espece d'impuissance absolument desolante, quand on voit qu`il y a cette inadequation de l'esprit de la chose que l'on veut faire et de la lettre que l'on voudrait atteindre. C'est ce qui explique que l`Afrique et le tiers monde en general, s'etant identifies a une forme de manifestation de la conscience malheureuse, en arrivent a etre cette conscience malheureuse, qui parle, qui fabule, que s'est cree une panafernalia de fictions verbales, qui delire, parce que, precisement, ne pouvant rien faire, elle n'a que la ressource de la parole. Je crois que l'on peut, avec un peu d'inexactitude sans doute, mais non sans justesse, dire que l`homme blanc est devenu une sorte de negre mythique du travail ; de meme, on peut dire que le negre de la civilisation du XXe siecle est devenu une espece de Juif mythique de cette meme civilisation.Il est evident qu'a partir de ce moment-la, l'ecrivain est juif, negre, conscience malheureuse, drame et en meme temps desir d'authenticite. S'il n'est pas ca, il fabrique et il n'est plus l'homme d'une oeuvre, mais d'un livre qu'il fabrique en fonction de la loi du marche. A ce moment-la, ce n'est plus une oeuvre, c'est d'abord et avant tout un produit de consommation.-

Que pensez-vous de l'unite culturelle africaine ?

- On peut constater que l'unite africaine a ete pronee verbalement, mais elle demeure plus un voeu pieux qu'une realite. L'Afrique est devenue quelqu'un qui n'est personne pour les consciences, un continent qui est celui de tout le monde et de personne, le reve d'un quelconque socialisme utopiquement progressiste, et foncierement infeode dans des structures de theocratie ou il est inconcevable qu'un president de la republique ne se juge pas comme un roi nomme a vie.C'est pour cela meme que l'on constate la chose suivante : l'independance qui aurait pu fournir a l'Afrique un renouveau des idees et de la litterature, une fois que le combat de la denonciation du colonialisme fut acheve, cette independance acquise theoriquement n'a apporte qu'une castration de la litterature et de la force vive qui devait faire la seve de la jeune generation. Et quand bien meme on voudrait offrir a l'Afrique des chances de s'exprimer, on s'apercoit qu'il y a un tel grouillement, un tel craquement dans les structures de base, qu'il est difficile que quelque chose surnage.


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